Genève, Fête nationale, le 1er août 2015

“l’agriculture de proximité à l’honneur”

Genève, le 1 août 2015

Allocution en vidéo après le texte

Allocution de Fernand Cuche, invité par la Maire de la Ville de Genève, Esther Alder, à l’occasion de la cérémonie officielle de la Fête nationale du 1er août 2015, en partenariat avec les Fêtes de Genève et avec Les Jardins de Cocagne en qualité d’invité d’honneur.

Esther Alder & Fernand Cuche

Année internationale des sols.
S’enraciner dans la terre nourricière et tisser des liens de solidarité avec le monde

Quel choix étrange Madame la Maire, certains parleront d’une erreur politique, d’un égarement, d’une lubie.

Choisir l’agriculture de proximité, valoriser les terres cultivables qui avoisinent votre ville, imaginer des dessertes alimentaires aux circuits courts, avec des produits frais, donc, dans l’impossibilité de les conserver, où tout est plus transparent. La transparence, c’est aussi une mode, depuis quelques années. Et la transparence ne s’est pas limitée aux seules denrées alimentaires. Elle a gagné les milieux bancaires et les milieux des multinationales.

Choisir le thème de l’agriculture de proximité alors que sur votre territoire se trouve le siège de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) où chaque jour, des comptables, des commerçants, des experts, sont devant leurs écrans, prennent des décisions pour ravitailler la Ville de Genève avec des produits au meilleur prix du jour, c’est-à-dire au plus bas prix du jour. Des gens qui se donnent sans compter et qui jouent la carte de la compétitivité, au niveau mondial, pour vous servir.

Savez-vous, Madame la Maire que les denrées alimentaires se bonifient pendant les transports. Et qu’ils prennent goût aux voyages, comme nous, lorsque nous migrons vers les plages ensoleillées du Sud ou les stations hivernales des montagnes enneigées au canon à neige.

Ces produits sont les ambassadeurs de celles et ceux qui, dans le Sud de l’Europe, ont été tout d’accord d’offrir leur force de travail pour bosser durement sous des serres surchauffées. Des gens qui se contentent de dormir à proximité de ces lieux de travail, en ayant récupéré ici et là des bouts de plastic pour se protéger, un petit peu du soleil, un petit peu de la pluie. Ça c’est un exemple d’habitat durable avec un recyclage efficace et peu demandeur au niveau des mètres carrés pour s’abriter ainsi.

Des produits alimentaires, dans ces conditions, qui se contentent d’un sol inerte, mais qui dopés aux engrais de synthèse donnent des miracles en matière de production.

Sur ces terres aussi, avec ce sol inerte, les insectes, les larves, les moisissures, les micro-organismes, sont bousillés, terrassés avec des cocktails de pesticides.

Mais, Madame la Maire, produire du lait dans la proximité alors qu’un lactoduc venu d’Allemagne nous amènerait chaque jour du lait à 29 centimes suisses le litre, le lait le meilleur marché d’Europe. Un lait qui se bonifie aussi durant le transport. Et surtout, un lait issu de fermes industrielles où sont rassemblées plus d’un millier de vaches. Et ce sont des vaches heureuses parce qu’elles n’ont plus la tâche ingrate, lourde, d’aller brouter l’herbe tous les jours. Tout arrive dans la crèche, y compris les tourteaux de soja, les tourteaux et grains de maïs en provenance du Brésil, de l’Argentine. Des céréales produites avec des OGM. Il ne manque, dans ce circuit industriel hyper performant, que l’hormone laitière pour arriver à optimaliser au maximum la production laitière du nord de l’Europe.

Entretenir des vignes dans la proximité alors que des vinoducs pourraient nous servir les meilleurs nectars en tous cas de l’Europe, et qui à la lecture de leur prix vous donne l’ivresse avant d’avoir goûté le vin. Des vins qui se bonifient durant le transport, qui se chargent, au passage, de parfums à vous faire exploser le palais.

Cultiver des légumes dans la proximité alors que vous pouvez avoir des camions de 60 tonnes qui, tous les matins arrivent au cœur de la ville et qui durant le transport, sont réfrigérés. Ce qui veut dire que lorsqu’ils arrivent ici, au cœur de la ville, ils sont frais. Ça c’est la véritable fraîcheur. La fraîcheur que vous allez chercher pendant la nuit et pendant le transport, ça c’est vraiment les critères d’un marché de proximité réussi.

Pourquoi s’entêter à cultiver des terres de proximité avec des paysannes et des paysans qui réalisent un salaire difficile, alors que ces terrains pourraient beaucoup mieux être valorisés avec des terrains de golf, avec des zones industrielles, avec des habitations concentrées. Avec aussi des fermes ludiques où chacune et chacun pourraient aller s’exercer au métier de paysan sans se baisser, sans travailler, sans avoir le souci de gagner sa vie.

Et puis enfin, des terres qui pourraient se reposer. Parce qu’avec la politique agricole de ce pays et l’exigence des consommateurs et des consommatrices, ce sont des terres qui doivent produire de façon diversifiée, en respectant la qualité de l’eau, en respectant la durabilité des sols. C’est un casse-tête, pour ces terres ! Enfin, elles pourraient se reposer sous des mètres de béton. Elles seraient enfin libérées de cette corvée de produire dans cette proximité.

Qu’il est bon de se retrouver, un court instant, dans ce discours dominant.

Ce discours qui est de plus en plus hors sol et qui même pendant les périodes de canicule, peut nous donner des sueurs froides. Ce discours dominant qui planifie une organisation des activités humaines en fonction d’un objectif et d’un seul objectif, qui apparaît comme inéluctable, c’est la compétitivité. Ne peuvent trouver une place sur le marché, non seulement des denrées alimentaires, que les biens qui ont été produits au plus bas prix du jour.

Cette course effrénée qui se réalise au niveau mondial épuise les femmes, épuise les hommes, épuise les enfants, épuise les sols, les ressources en eau, épuise la biodiversité.

La quête de la compétitivité sélectionne en permanence les hommes, les plantes, les animaux à haute productivité. Paradoxalement, cette quête du profit provoque un appauvrissement de nos sociétés.

Se retrouver avec une élite de supermans, quelques variétés performantes pour produire du colza, du maïs, du soja ou du blé. Se retrouver avec quelques sélections de bétails pour avoir une production laitière au maximum, n’a aucun avenir pour l’humanité. Plus nous développons des moyens de domination de la nature, plus nous saccageons le potentiel qui nous permet de vivre et d’espérer.

Nous sommes d’une violence inouïe à l’égard de notre environnement.

Je vous l’accorde, il n’a pas toujours été tendre avec nous. Nos ancêtres ont durement travaillé, se sont durement donnés, pour se protéger contre les avalanches, contre les inondations, pour tenter de réussir des récoltes, malgré le mauvais temps. Ils ont défriché à la force de leurs bras pour se nourrir chichement.

Mais pour nous, vivants dans des pays industrialisés, riches, que nous manque-t-il ?

Si nos vaches manquent d’eau, les hélicoptères se mettent à voler pour aller les ravitailler sur les crêtes du Jura et dans les Préalpes. S’il est interdit de remplir les piscines privées, les propriétaires de ces piscines redécouvrent qu’il existe des cours d’eau, qu’il existe des lacs, où il est aussi agréable d’aller se baigner et de pouvoir se baigner gratuitement. Et lorsque les grillades en plein air sont interdites, en cette période de canicule, eh bien, on retrouve la cuisine avec sa cuisinière.

Je sais. Je sais que l’inquiétude qui nous entoure est plus complexe, elle est plus diffuse, elle est plus profonde. C’est une économie qui est vacillante. C’est un travail qui est aléatoire. C’est un revenu qui est insuffisant pour nombre d’entre nous. Et nous nous interrogeons sur l’avenir ou pour l’avenir de nos enfants.

Choisir le thème de l’agriculture pour ce 1er août, n’est de loin pas une lubie ou un égarement politique, Madame la Maire.

Liés à la survie, nos ancêtres tissaient des liens étroits entre la façon d’être, la façon de produire, les perspectives d’avenir aussi, pour leur vallée.

Nous y revenons. Nous y revenons parce que nous en ressentons la nécessité depuis quelque temps déjà. Nullement l’effet d’une mode, nous sommes dans l’année des sols, l’année internationale des sols décidée par l’ONU. Et si l’ONU a décidé de qualifier 2015 l’année internationale des sols, ce n’est pas une lubie, ce n’est pas quelque chose qui est arrivé comme ça par hasard, parce qu’on ne savait pas trop quoi choisir. C’est étroitement lié à une réalité qui nous dit de plus en plus ce qu’il ne faut plus faire, et qui nous dit de plus en plus ce que nous devrions faire et les chemins nouveaux sur lesquels nous devons nous engager.

Le sol est déterminant. C’est le principal partenaire de celles et ceux qui travaillent la terre. C’est notre terre nourricière, le sol. Des substrats où s’accrochent des plantes dopées aux engrais ne constitue aucun avenir pour nourrir l’humanité.

Dans l’agriculture de proximité, le sol retrouve le respect que nous lui devons. Il nous offre la possibilité de nous enraciner. Ce n’est pas parce que nous nous enracinons dans un sol qui peut être les terres genevoises, les terres du Pays basques ou les terres grecques, que sommes dans l’impossibilité de nous ouvrir à ce que vivent et ce que sont les autres. Au contraire, c’est bien parce que nous avons un enracinement, une identification, que nous pouvons nous ouvrir aux autres. Et la politique qui est menée dans cette ville le démontre. Malgré la multiplicité des gens d’horizons différents, de pensées différents, de cultures différentes, reconnaissons qu’il existe une paix plutôt agréable, qu’on n’est pas tous les jours en train de se taper, de se violenter.

Il faut se rappeler que ces gens sont arrivés au péril de leur vie, c’est bien parce qu’à un certain moment de leur vie dans leur pays, ils n’ont pas trouvé les conditions pour espérer, comme nous, nous espérons. Ils n’ont pas trouvé les conditions qui leur permettaient d’accéder à la terre, qui leur permettaient d’accéder à la nourriture, qui leur permettaient d’accéder à la formation. Ils arrivent là où ils pensent pouvoir trouver une chance de vivre dignement.

Dans l’agriculture de proximité, le sol retrouve le respect qu’on lui doit.

Il est important de relever ici que pour constituer 1 mm de terre fertile, il faut 150 ans.

Mais j’aimerais terminer par une note plutôt positive. Ce modèle agricole qui a été très bien défini par Madame la Maire, qui trouve sa place en Amérique du Sud, en Amérique du Nord, contrairement à ce que l’on peut penser, en Asie, en Inde, ailleurs aussi, en Suisse.

Ce modèle agricole est défendu et de plus en plus reconnu comme crédible. Il est défendu notamment pas une organisation internationale comme Via Campesina, qui de par son engagement, essaie de convaincre les paysannes et les paysans, quelques fois il faut commencer par convaincre celle et ceux qui travaillent le sol parce qu’ils ont perdu confiance sur leur propre terre. Ensuite, il faut convaincre celles et ceux qui décident politiquement de l’avenir des campagnes.

Il est fort qu’une ville comme Genève se soit accrochée à ce principe de souveraineté alimentaire, à ce principe d’agriculture de proximité.

Et contrairement à ce que nous pourrions penser, au travers de ce concept d’une agriculture paysanne de proximité, ce n’est pas incompatible avec le marché. Rares sont à la surface du monde les populations qui sont autosuffisantes. Que ce soit des peuples ou des régions. L’autosuffisance alimentaire est quasi inexistante sur cette terre. Il faut donc recourir au marché pour compléter la nécessité d’approvisionner le peuple. Et dans ce contexte-là, le marché perd son rôle de maître qui s’arroge la possibilité et le droit de décider de nos destinées. Ce droit, nous ne lui reconnaissons pas. Par contre, quand il vient au service d’une société qui a défini une stratégie durable, solidaire, qui a défini des valeurs communes, là, le marché trouve sa place. Il devient un serviteur efficace.

Les valeurs de la souveraineté alimentaire sont accompagnées parfois de xénophobie, d’une volonté d’isolement. Contrairement à celles et ceux qui véhiculent cette approche de la souveraineté alimentaire, moi, je lui reconnais des racines dans un champ de liberté qui reconnait à une population le droit de légiférer sur la qualité de son alimentation, le droit de définir l’agriculture qu’elle souhaite, et de trouver, dans les décisions politiques, la possibilité de protéger ce choix.

Il est temps que des organisations comme l’Organisation mondiale du commerce ou celles et ceux qui négocient autour d’un traité transatlantique, entre l’Europe et les États-Unis du Nord, intègrent de façon urgente des valeurs non matérielle comme la dignité humaine, des valeurs non matérielles comme la fertilité des sols à long terme, comme la sélection des semences qui doivent rester un patrimoine commun, qui doit continuer à appartenir à celles et ceux, qui depuis des générations, ont sélectionné, en Inde, en Amérique du Sud, en Amérique du Nord, en Suisse, le blé, le riz, le soja, le maïs, qui vont permettre de nourrir les habitants de cette planète.

Et j’en appelle ici à des organismes comme l’OMC, la FAO, le Département fédéral des affaires étrangères et celui de l’Économie d’être très présent sur ces enjeux-là.

Et si la Suisse pouvait être le pays qui le premier, au sein de ces organisations internationales, va porter ces valeurs non matérielles, pour que demain nous soyons ensemble, pour que demain nous soyons unis, pour que demain nous puissions enfin manger tous à notre faim une alimentation de qualité. Nous savons que le possible, il est là. L’impossible, il est dans la difficulté politique de décider. Et encore une fois, ce n’est pas de dire non au marché. C’est dire au marché, tu vas servir. Tu vas servir une cause, tu vas servir des dénominateurs communs.

Madame la Maire, je tiens à vous remercier, sincèrement, profondément, d’avoir offert à l’occasion du 1er août, à la paysannerie de ce pays, d’exister, d’être là, de l’avoir amenée au cœur de la ville et de nous donner dans ce moment de rassemblement, la possibilité de continuer d’échanger , la possibilité d’être ensemble dans cette quête du bonheur.

Et je suis persuadé que cette agriculture de proximité, cette agriculture paysanne, peut répondre en partie à cette inquiétude dont je parlais tout à l’heure et qui nous tourne autour depuis un certain nombre de décennies.

Voilà ce que je souhaitais vous dire dans le prolongement de ce que Madame Alder a déjà dit avec force et conviction. Ceci doit nous donner de l’espoir pour continuer ensemble.

Merci de votre attention.

Fernand Cuche


Vidéo de Haykel Ezzeddine
Blog de Haykel Ezzeddine

Lien sur la page de la Ville de Genève qui fait le bilan de la journée (avec photos et vidéo)

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